Archive for the '3 carottes' Category



12
Mai
14

Une saison à Longbourn

Un roman de Jo Baker, traduit par Sophie Hanna

noté 3 sur 4

Si vous êtes un fidèle lecteur de ce blog, vous n’êtes pas sans ignorer la passion de Federico pour l’univers de Jane Austen. Si vous ne le saviez pas, faite pénitence quelques instants et revenez lire cet article pour vous rattraper.

Au risque de répéter ce qu’il disait ici, notre ami lapin se doit d’aborder la profusion d’œuvres inspirées des personnages de l’auteure britannique, en particulier ces dernières années. Le filon Orgueil et préjugés est bien sûr le plus prolifique. Grâce à cette littérature bien souvent du niveau des Harlequins, nous savons enfin ce à quoi pense Mr Darcy le matin en se rasant. Federico s’est tenu loin de ces livres parce qu’il n’avait pas forcément envie d’en savoir plus que ce que Jane Austen avait bien voulu nous livrer.

Pourtant, notre ami lapin s’est dépouillé de ses préjugés (héhéhé) quand l’auteure Jo Baker l’a invité à entrer dans la maison de la famille Bennett par la petite porte. Ou plutôt, devrait-on dire, par la porte de service. Car c’est aux domestiques de Longbourn que l’auteure consacre son roman, tandis qu’ils étaient réduits à quantité négligeable dans les livres de Jane Austen. En effet, il n’y a que dans la série Downton Abbey (sur laquelle vous devriez vous précipiter si ce n’est pas encore fait) que les maîtres se montrent attentionnés avec leurs domestiques. Dans la grande majorité des maisons, ces derniers faisaient partie du décor et on leur adressait la parole pour leur donner des consignes ou pour s’épancher quand personne d’autre dans la famille ne voulait vous écouter. Il n’a certainement jamais effleuré Jane Austen que les domestiques pouvaient être des héros comme les autres. Ils ne faisaient pas parti de son univers un point c’est tout.

Nous faisons donc connaissance de Sarah, Polly, Mr et Mrs Hill, les dévoués domestiques de la maison de Longbourn. Pour ces deux derniers, ce dévouement s’est traduit par une vie de dur labeur à peine remerciée et le sacrifice de bien des rêves. Sarah est jeune, têtue et accepte difficilement la vie qui l’attend au service des autres. Elle veut pouvoir aller où bon lui semble, aimer qui elle veut et ne pas avoir à subir les humeurs de ses maîtres. Bref, avoir sa vie à elle et non pas vivre par procuration celle des autres. L’arrivée d’un nouveau domestique dans la maisonnée et la réouverture de Netherfield à l’arrivée de Mr Bingley et sa clique vont lui donner l’occasion de donner un nouveau tournant à sa vie. En voyant Sarah évoluer et s’affirmer, Federico n’a pas pu s’empêcher de penser à Margaret Hale ou à Jane Eyre, ses héroïnes adorées. Même si elle est au centre du roman, les autres domestiques ne sont pas en reste et portent avec eux un joli lot de secrets et de projets, que l’auteure révèle toujours au moment le plus opportun.©Stock

En plus de nous faire découvrir les coulisses de Longbourn, Jo Baker vient en gratter le vernis à la ponceuse. Son roman commence avec une scène très forte, aussi éprouvante pour le lecteur que pour l’héroïne (les engelures en moins). On y assiste à la corvée de lessive hebdomadaire. Levée avant tout le monde, Sarah, doit aller plonger ses mains abîmées par le labeur dans l’eau glaciale qu’elle va mettre à bouillir pour nettoyer les vêtements de ses maîtres. D’entrée de jeu, les belles et spirituelles filles Bennett sont éjectées de leur piédestal : Sarah peste contre les jupons boueux d’Elizabeth avant de soupirer de dégoût face aux protections périodiques des filles. Régulièrement, au cours du livre, Federico, médusé, a assisté à des scènes qui remettent les héroïnes de Jane Austen à leur place dans l’univers. Il est clair que l’intention de l’auteure n’est pas de dénigrer les Bennett et leur entourage, non, elle est bien trop humble dans son écriture pour cela. Mais ses impertinences extrêmement bien placées ont fait réaliser à quel point le quotidien de filles comme Elizabeth et Jane était vain : être jolies, lire, envoyer des piques à Mr Darcy et marcher sur la lande. Tout cela est tellement simple quand on n’a pas à se soucier de faire la lessive, d’épousseter les étagères pleines de livres ou même de préparer le repas. Il est difficile de croire que Mr Darcy aurait été sujet à tant de sentiments impérieux s’il avait vu Elizabeth les mains dans l’eau de vaisselle.

La réaction de notre ami lapin peut sembler excessive mais ce roman a radicalement changé son regard sur l’œuvre de Jane Austen. Il est probable qu’il ne pourra plus lire les romans ou voir les adaptations sans penser au fossé entre les classes qu’on voit et celles qui sont dans l’ombre.

Laissons cet aspect de côté pour revenir sur le plaisir immense qu’a été la lecture d’Une Saison à Longbourn. L’auteure rend un hommage très subtil mais aussi plein de culot à Orgueil et Préjugés. Elle y insère avec une facilité déconcertante l’histoire des domestiques. Les évènements qui rythment la vie des Bennett sont présents en toile de fond mais c’est l’office qui est mis en lumière. La chronique de la vie dans cet univers a passionné notre ami lapin, et, grâce au talent de Jo Baker qui a su donner une véritable indépendance à son récit, pourra parler aux néophytes qui n’ont pas lu le roman de Jane Austen et qui se demandent quand Federico arrêtera d’en parler. Jamais !

Jo Baker, Une Saison à Longbourn, Stock, avril 2014, 393 pages

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28
Mar
14

Souvenirs retrouvés

Les mémoires de Kiki de Montparnasse.

noté 3 sur 4

Ah, Kiki, Kiki… Federico aime beaucoup Kiki, la fameuse reine de Montparnasse. Aussi, lorsqu’il a appris qu’elle avait écrit ses mémoires, il s’est rué chez le libraire d’à côté pour les y débusquer !

© José Corti, 2005Notre ami lapin avait découvert Kiki il y a quelques années avec la bande dessinée de Catel et Bocquet. On y suivait la vie de Kiki dans les grandes lignes, avec moultes anecdotes et rencontres artistiques. Mais quoi de mieux pour connaître un tel personnage que de lire ses mémoires ? Il y a un gouffre entre la perception extérieure que l’on a d’une personne, et son ressenti intérieur. La Kiki des Souvenirs retrouvés n’a pas l’air aussi délurée ni aussi dévergondée que ce que l’histoire veut retenir d’elle.

Kiki était avant tout une jeune femme optimiste et sentimentale, qui a véritablement galéré tout au long de sa vie pour se sortir de la misère. Bâtarde crottée de la campagne bourguignonne, Alice Prin débarque à Paris à 13 ans où elle ne suivra qu’une année de scolarité avant d’être mise au travail. Délaissée et mal aimée par sa mère, elle était vouée à la prostitution mais y échappa de justesse grâce à un de ses principes majeurs : l’amour ne se vend pas ! C’est grâce à son attirance pour les artistes fauchés qui peuplent les cafés de Montparnasse que Alice s’en sort, en devenant modèle et chanteuse de cabaret. En devenant Kiki.

C’est là la partie la plus passionnante de ses souvenirs : comment une jeune fille sans le sou peut se sortir de la misère parisienne des années 1910 ? Kiki nous raconte ses galères, la faim, le froid, mais aussi la quête assez drolatique de la perte de sa virginité ; son ton est toujours enjoué, malgré la tristesse de certains de ses propos. Car les difficultés de la vie ne sont jamais loin, après la belle vie des cabarets pendant les années 1920, Kiki devra affronter la drogue, son surpoids et son alcoolisme, mais aussi la perte de ses proches : sa mère, son amant, des amis…

Souvenirs retrouvés est agrémenté de photos (notamment de Man Ray, qui fut son compagnon) mais aussi de reproductions des toiles réalisées par Kiki, car le modèle s’essaya lui aussi à la peinture.

Sous la machine à écrire libre de Kiki, on découvre le Paris nocturne des années folles, entre misère de la rue et joyeuses festivités, entre excès et convivialité, pas si différent de celui d’aujourd’hui…

Souvenirs retrouvés, Kiki de Montparnasse, José Corti, 2005, 256 pages

05
Mar
14

Mon ami Dahmer

Une bande dessinée de Derf Backderf.

noté 3 sur 4

Certains ont des amis d’enfance qui deviennent policier ou prof, d’autres ont des potos qui aiment le risque et choisissent libraire ou bibliothécaire… Mais vous en avez déjà eu un qui est devenu serial killer ? Non ? Eh bien l’auteur de cette bande dessinée, oui !

© Ça et là, 2013Voici donc Mon ami Dahmer, le biopic troublant et fascinant de Jeffrey Dahmer, tueur en série américain ayant « œuvré » autour des années 1980. Mais c’est de son adolescence dont nous parle le journaliste et dessinateur Derf Backderf.

Dahmer était un ado bizarre et réservé, mais il fréquentera tout de même la bande d’ami de Derf pendant plusieurs années, dans le lycée d’une petite ville du côté de Cleveland, dans l’Ohio. Son environnement familial était plutôt instable : sa mère était assez rigide en plus d’avoir parfois des crises de démence, son père (un chimiste, ce qui permit au petit Dahmer de jouer à dissoudre des animaux dans divers bocaux…) semblait souvent absent, et le divorce final a été particulièrement violent. C’est au moment de la séparation de ses parents et la fin de ses études secondaires (donc vers ses 18 ans) que Dahmer commet son premier meurtre, le premier sur 17.

Se basant sur ses souvenirs et ceux de ces anciens camarades, en plus d’un tas d’autres sources, l’auteur nous fait le triste portrait de Dahmer, un adolescent avant tout solitaire et décalé, mortifié par ses pulsions sexuelles, qui devint de plus en plus imprévisible, morbide et alcoolique au fil des ans…

Certes, notre ami lapin reconnait que le dessin n’est pas des plus ravissant, mais on s’habitue très vite au style de Backderf, et on se passionne pour le personnage flippant qu’était celui qui deviendra « le cannibale de Milwaukee », condamné à 957 ans de prison ! (il n’en fera que 3 ans car il est assassiné par un autre pensionnaire pas très fréquentable)

À défaut d’êtres humains, Federico a véritablement dévoré cette bande dessinée soutenue par des appendices (préface et notes) vraiment passionnantes pour tout savoir sur la genèse d’un serial killer.

Mon ami Dahmer, Derf Backderf, 2013, Ça et là, 224 pages

27
Fév
14

L’échange des princesses

Un roman de Chantal Thomas.

noté 3 sur 4

Vite vite, avant qu’il n’oublie, Federico doit vous parler de ce bouquin vraiment sympa !

Notre ami lapin aime l’Histoire. Parfois, il se perd sur Wikipédia à lire la vie du duc de Machin et de la comtesse Truc. Mais quoi de mieux que la vraie vie des princes et princesses sous la plume de Chantal Thomas ?

© Le Seuil, 2013Un jour, dans son bain trimestriel, Philippe d’Orléans, neveu de Louis XIV et Régent de France, a une chouette idée : pourquoi pas marier le jeune Louis XV avec l’infante d’Espagne, Marie Anne Victoire ? Et pourquoi pas en profiter aussi pour marier sa propre fille, Louise Élisabeth, avec l’héritier du trône d’Espagne ? Ça peut servir, et les tensions avec le Roi d’Espagne se calmeront un peu. Cette lumineuse idée donne lieu à un échange de princesses à la frontière franco-espagnole en 1721. Mais le plan du régent fera flop au bout de quelques années. D’un côté, malgré le charme des 4 ans de Marie Anne Victoire, Louis XV est trop vieux (11 ans) et la boude royalement (il peut, c’est le Roi !). De l’autre côté, Louise Élisabeth, 12 ans, reçoit un accueil glacial à Madrid où elle débarque malade comme un chien après son très long voyage en carrosse (contrairement à ce que les contes de fées veulent nous faire croire, voyager en carrosse n’est pas une promenade de santé).

Chantal Thomas ne nous fait pas du roman historique grandiloquent, elle nous plonge dans le quotidien à la fois morne et dangereux des princesses, ces toutes jeunes filles qui doivent plaire au peuple, à la cour et au Roi, dans le seul but d’enfanter un rejeton destiné à porter une couronne. Où est le vrai, où est le romancé ? On n’en sait trop rien, mais on croit à tout ce que nous raconte l’auteure. Très très bien écrit, le roman est enrichi des extraits de correspondances des princesses, des têtes couronnées, des gouvernantes, du Régent, tout en gardant un style linéaire, comme si la narration s’était adaptée au style de l’époque.

C’était quand même fou la vie de ces enfants qu’on mariait à tout bout de champ mais qui devaient somme toute s’ennuyer à mourir dans leurs palais ! Le passe-temps des princes ? La chasse. Celui des princesses ? Être agréable. La pauvre Louise Élisabeth avait décidé de ne pas être agréable, mal lui en pris. Quant à Marie Anne Victoire, elle avait tout pour plaire, sauf dix années supplémentaires….

Donc voilà, c’était le fun. Peut-être pas pour les princesses, mais au moins pour Federico !

L’échange des princesses, Chantal Thomas, Le Seuil, 2013, 348 pages

10
Fév
14

Marathon critique à la bourre

Federico a eu une fin d’année 2013 très riche en belles découvertes littéraires. Malheureusement, notre ami lapin a un peu trainé de la patte pour les chroniquer. Il est aujourd’hui bien décidé à réparer cette erreur, mais ces lectures datant un peu, il opte pour cette formule que vous connaissez bien : le marathon critique !

Après la salve de zéros carottes pour des bandes dessinées toutes nulles, voici une botte de trois, voire quatre carottes pour des romans, tous genres confondus, qui valent le détour !

Les chroniques de Wildwood

©Michel LafonPrue vit à Portland avec ses parents et son petit frère Mac. Tout va très bien jusqu’au jour où Mac est inexplicablement enlevé par un groupe de corneilles ! Ces dernières l’emmènent vers le territoire interdit, une partie de la ville recouverte d’une forêt où nul n’ose s’aventurer, de crainte de ne jamais en revenir. Se sentant terriblement coupable de cet enlèvement, Prue cache la vérité à ses parents et décide de braver le danger : elle part à la recherche de son frère, accompagnée par un camarade d’école, Curtis.

Ce roman est très rafraichissant, surtout pour un lapin qui a un peu perdu l’habitude de lire des romans jeunesse. L’imagination débordante de Colin Meloy a donné naissance à un univers plein d’aventures et de créatures étonnantes. L’auteur sait suivre les codes du roman d’apprentissage tout en s’éloignant des schémas vus et revus. Son histoire regorge de bonnes surprises. Les deux héros sont très crédibles, absolument normaux face aux dangers et aux responsabilités qu’ils doivent affronter. Les illustrations naïves de Carson Ellis complètent très bien le récit et renforcent le côté « bel objet » du livre. Federico a trouvé certains passages un peu simplistes, mais l’histoire est prenante et il a passé un excellent moment. Notre ami lapin lira très probablement la suite un jour (il disait la même chose avec Sublutetia, qui en compte déjà deux et qui n’ont toujours pas rejoint ses étagères !)

La terre fredonne en si bémol

Voici un très joli roman qui a entraîné Federico sur les terres galloises dans les années 1950. L’héroïn©10-18e, Gwenni, est une fille de 12 ans qui parvient à concilier une imagination débordante et une famille tristement terre à terre. Quand un homme disparaît, tout le petit village est en émoi et chacun y va de son commérage. Malgré les barrières qui se dressent devant elle – parmi elles, la folie grandissante de sa mère – Gwenni décide de mener l’enquête à sa façon, ce qui va l’amener à sonder les secrets de chacun.

Aussi rafraichissant qu’une promenade dans les vertes contrées galloises, ce roman est un petit bijou de simplicité narrative et de fantaisie, tout en étant emprunt d’une certaine complexité cachée dans les non-dits. Cette complexité est celle du monde des adultes et tout au long de sa lecture Federico espérait qu’elle n’affecte pas l’univers de Gwenni. Conte, roman d’apprentissage, chronique familiale, ce roman est un peu tout cela à la fois. Il est surtout un petit trésor de littérature qui est passé assez inaperçu. Courrez chez votre libraire pour réparer cette erreur !

Un intérêt particulier pour les morts

Ce roman vaut surtout pour son contexte – Londres en pleine ère victorienne –  et son héroïne – une jeune femme dont le manque de ressources financières est compensé par une grande vivacité d’esprit. Elizabeth Martin débarque à Londres pour y prendre la place de demoi©10-18selle de compagnie d’une veuve. Celle qu’elle remplace s’est honteusement enfuie avec un homme (gourgandine !), mais elle n’est pas allée bien loin puisqu’on retrouve bientôt son cadavre sur le chantier de la future gare de Saint Pancras. Sentant bien qu’elle vient d’arriver en terrain miné, Elizabeth décide d’anticiper sur de futurs ennuis en menant sa propre enquête. Inutile de préciser qu’elle va s’en attirer plein de nouveaux, des ennuis. Heureusement, Benjamin Ross, le sympathique commissaire de Scotland Yard chargé de l’enquête officielle garde un œil sur elle. Le lecteur suit parallèlement les investigations d’Elizabeth et Benjamin, narrées de leur point de vue, ce qui est une bonne façon de tenir en haleine car on a toujours une petite longueur d’avance sur les personnages.

L’enquête, menée avec les moyens de l’époque et dans le strict respect des convenances (ce qui limite pas mal la marge de manœuvre), se tient très bien, jusqu’à la résolution finale qui flirte un peu avec la facilité. Mais les personnages sont tellement charmant qu’au final, Federico n’en a pas tenu rigueur à l’auteur. La bourgeoisie hypocrite et coincée en prend pour son grade, plus préoccupée à sauver les apparences que par la résolution du crime. Heureusement, quelques personnages plus nuancés empêchent le récit de tomber dans la caricature. Notre ami lapin a pris beaucoup de plaisir à cette lecture. Un intérêt particulier pour les morts est un roman qu’on a pas envie de lâcher, moins grâce à l’intrigue policière qu’aux intrigues romantiques qui brouillent les pistes en filigrane et apportent un peu de piment à l’histoire.

La dernière fugitive

Federico a décidément un truc avec les héroïnes parties de rien qui bravent les dangers d’une nature sauvage et des hommes à peine moins sauvages. Après La veuve et Sous la terre, voici La dernière fugitive. Le dernier roman de Tracy Chevalier est le premier que notre ami lapin réussit à finir. Jamais vraiment attiré par La jeune fille à la perle il s’était cassé les incisives sur ©Quai VoltaireProdigieuses créatures.

Honor Bright, jeune quakeresse, quitte sa confortable Angleterre et le cocon familial pour suivre sa sœur vers l’Ohio pas complètement civilisé de cette moitié de XIXe siècle. Frappée de plein fouet par un drame à peine arrivée aux États-Unis, elle va apprendre à s’affirmer à contre courant du carcan de sa communauté, tout en respectant les valeurs égalitaristes de cette dernière. Ainsi, dans le pays de la liberté, elle va se mettre en danger pour venir en aide à des esclaves en fuite. Perpétuellement tiraillée entre ses convictions, ses émotions et sa peur d’une loi injuste, Honor (à ne pas confondre avec Hodor, du Trône de fer) va malgré tout prendre son existence en main, ce qui, pour une femme de cette époque était en soi un sacré défi. Cette quête est décrite de telle façon, en s’attachant aux détails et aux impressions de l’héroïne que Federico a été emporté dans son sillage. Honor est de ces personnages qu’il est passionnant de voir évoluer dans l’adversité. L’écriture de Tracy Chevalier est belle, et les ellipses sont très bien amenées grâce aux lettres échangées par les personnages. Un excellent roman dont on sort grandi… et avec une furieuse envie de faire du patchwork (le sport national quaker).

Sous la glace

Federico a adoré ce policier qui s’éloigne radicalement de la tendance actuelle des polars glauques et tourmentés. Sous la glace ne se consacre pas à disséquer les noirceurs de l’âme humaine mais plutôt à en extraire toute la lumière. Cette histoire – deuxième volet des enquêt©Actes Sudes d’Armand Gamache après Nature morte – nous emmène dans le village typiquement Québécois de Three Pines pour tenter d’élucider le mystérieux assassinat d’une femme mégalomaniaque détestée de tous. L’ambiance de Noël est extrêmement agréable : Federico avait envie de se blottir dans un plaid bien chaud et de ne jamais cesser sa lecture ! L’enquêteur est un homme charismatique, intuitif et très humain qui s’attache aux détails qui font des gens ce qu’ils sont.

L’enquête au cœur du roman ne nous plonge pas dans un insoutenable suspens mais donne lieu à une trame plus classique, proche du whodunit, axée sur l’observation attentive des personnages et des interrogatoires plein d’empathie, plutôt que sur la crainte liée à la présence du criminel dans les parages. Louise Penny relie ses romans entre eux grâce à une menace qu’elle fait planer sur Armand Gamache depuis Nature Morte et qui, à la fin de Sous la glace semble encore plus présente. Le mystère qui entoure les collègues de l’enquêteur semble encore plus opaque. Pour Federico, qui n’a pas lu le premier opus, l’absence de certains éléments a quelque peu manqué à la compréhension totale de la situation, mais Louise Penny a su construire son roman de façon à ce que le lecteur qui prend la série en cours de route ne soit pas du tout perdu. Ce côté flou renforce au contraire l’aura très particulière qui se dégage d’un livre dans lequel il est beaucoup question de poésie, d’art, de mysticisme et de degrés en dessous de zéro. Intrigant et unique !

Récap’ :

Collin Meloy, Carson Ellis, trad. Jean-Noël Chatain, Les chroniques de Wildwood, Michel Lafon, novembre 2012, 520 p.

Mari Strachan, trad. Aline Azoulay-Pacvon, La terre fredonne en si bémol, 10/18, décembre 2013, 357 p.

Ann Granger, trad. Delphine Rivet, Un intérêt particulier pour les morts, 10/18, juin 2013, 379 p.

Tracy Chevalier, trad. Anouk Neuhoff, La dernière fugitive, Quai Voltaire, octobre 2013, 373 p.

Louise Penny, trad. Michel Saint-Germain, Sous la glace, Actes Sud, septembre 2013, 455 p. [Collection Babel Noir]

13
Jan
14

Bad Ass, tomes 1&2

Deux bandes dessinées de Herik Hanna, Bruno Bessadi et Gaétan Georges.

Tome 1 : Dead End

noté 3 sur 4

© Delcourt, 2013 Dans le tome 1, le héros s’appelle Dead End et c’est un super-vilain qui écume les rues de Roman City en laissant derrière lui quelques gouttes de sang et autres dents cassées. Justicier uniquement pour sa pomme, il extermine autant les mafieux locaux que les super-héros (ceux qui défendent la veuve et l’orphelin)… Alors que Dead End se déchaine dans un flot d’hémoglobine et de bons mots, on découvre en parallèle son passé, alors qu’il n’était que Jack Parks, adolescent pustuleux, maladroit et souffre-douleur de son lycée.

Bad Ass est un comics savoureux au rythme endiablé. C’est son humour particulièrement noir qui a séduit notre ami lapin ! Les actions s’enchaînent avec efficacité et nous tissent un portrait complet de cet adolescent assez peu moral qui, après avoir été dangereusement lynché par ses persécuteurs, s’est vu doté d’un pouvoir extraordinaire : troquer sa laideur et sa malchance pour un charisme et une assurance à toute épreuve. Quant à sa rancœur et sa méchanceté, il les a conservées…

Les codes du comics sont ici revisités à la française, d’un point de vue à la fois admirateur et narquois qui prend plaisir à s’approprier ce genre adulé aux États-Unis. Très divertissante, la lecture de Bad Ass fait immanquablement penser aux films de Quentin Tarantino par son impolitesse, ses exagérations, ses dialogues acérés, et avec le second degré nécessaire pour prendre du recul face à la violence mise en scène. Ce premier tome fut donc pour Federico une approche plaisante et, surtout, originale des histoires de super-héros.

… Jusqu’à ce qu’arrive le deuxième tome…

Tome 2 : The Voice

noté 1 sur 4

badass2Le deuxième tome a laissé notre ami lapin dubitatif quant à l’efficacité de l’histoire de Sophie, super-vilaine appelée The Voice.

Dans ce tome, on ne retrouve pas le suspens qui fonctionnait plutôt bien dans le premier : celui de découvrir au fur et à mesure le passé du héros, en quoi consiste son pouvoir et se qu’il cache derrière son masque. Pour The Voice, il est évident dès les premières cases que l’héroïne, Sophie, a la faculté de lire dans les pensées et de dicter sa volonté à n’importe qui, en plus d’être véritablement cinglée, perverse et insensible. Peu bavarde, Sophie ne nous régale pas des dialogues percutants qui avaient fait mouche dans Dead End, et il y a très peu d’évolution de son personnage qui nous est présenté uniquement comme une petite fille puis une jeune femme à la folie dangereuse et injustifiée. De plus, le scénario se ficelle beaucoup moins habilement, donnant l’impression de vouloir accumuler le maximum de scènes violentes et malsaines pour satisfaire un public en quête de gore et d’une héroïne sexy…

Moins réussi au niveau du scénario et de la construction des personnages, The Voice insiste trop sur la provocation et l’immoralité, deux éléments qui n’était pourtant pas les seuls atouts du premier tome de Bad Ass, dommage.

Bad Ass, tome 1 : Dead End & tome 2 : The Voice, Herik Hanna, Bruno Bessadi et Gaétan Georges, Delcourt, 2013

15
Déc
13

Faillir être flingué

Un roman de Céline Minard.

noté 3 sur 4

Chose étonnante dans la rentrée littéraire 2013 : un western ! Ça tombe bien, Federico adore l’harmonica.

Au début, c’est un peu confus pour notre ami lapin : il y a quatre hommes seuls qui errent dans la nature désertique du far west. Federico a eu du mal à retenir qui était qui : qui a des sacoches remplies de billets de banque, qui a volé le cheval de l’autre, qui joue aux cartes avec untel, qui est dans la grotte, qui se bat contre les bandits, qui fait copain-copain avec les indiens, etc. Il y a Elie, Zébulon, Bird Boisvert, Gifford… Au moins, Brad, Jeffrey et Josh, on les repère facilement car se sont ceux qui se baladent dans une carriole tirée par des bœufs ; quant à Arcadia Craig, c’est une contrebassiste, et Xiao Niù, une petite chinoise qui parle aux coyotes. Sous l’œil bienveillant de la jeune chamane Eau-qui-court-sur-la-plaine, aussi appelée « la femme sans peuple », ils finissent tous par arriver l’un après l’autre dans cette ville qui prend progressivement forme. Il y a déjà un barbier (qui sert de chirurgien lorsqu’il le faut), un boucher, un éleveur de mouton qui loue également des lits, et, le plus important, un saloon ! Tous ces personnages sont à la recherche d’un endroit où s’installer (et accessoirement, s’enrichir) à l’heure de la conquête américaine, en quête de liberté et d’un avenir radieux…

© Rivages, 2013Tous les ingrédients du western y sont : les indiens (avec chamanisme, troc, scalp et danse autour du feu), les bandits (avec attaque de diligence et repaire dans la montagne), les chasseurs de prime (avec traque, sentinelles sur les toits et duels dans la rue principale), le saloon (avec tenancière sexy qui fume la pipe, prostituées, poker, portes battantes et whisky), des chinois (qui ouvrent une blanchisserie), des cow-boys (qui essaient de revendre des vaches pas nettes). Bref, tout ce qu’il faut, comme dans Lucky Luke et les films de John Ford.

Peut-être que le hic de la lecture est là : le roman ratisse large. Trop large ? Mais heureusement, le style lyrique de Cécile Minard camoufle tous ces clichés, ce qui ne fait pas de son texte un script pour le cinéma. En effet, plus qu’un roman d’aventures, c’est aussi une petite plongée dans l’intimité des personnages qui ne sont pas élevés au rang de héros à la John Wayne ou Clint Eastwood.

Malgré le début un peu laborieux, ce fut donc une lecture fort sympathique, mais pas aussi enthousiasmante et originale du point de vue western que l’épatant True Grit, de Charles Portis. Et oué, même si on est pris parfois par l’action, on ne tremble pas de peur pour les personnages de Faillir être flingué, comme c’est le cas pour Mattie Ross dans True Grit. Car au final, pas de stress pour l’avenir radieux tant attendu.

Faillir être flingué, Céline Minard, Payot-Rivages, 2013, 326 pages




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