Archive pour septembre 2013



15
Sep
13

Marathon critique spécial Jane Austen – Jour 1

Si Jane Austen était née en 1940, elle serait aujourd’hui giga riche. En effet, en cumulant les ventes de ses livres et ce à quoi elle pourrait prétendre sur la montagne de téléfilms, de films et de livres qui sont issus de ses romans, ça ferait un sacré paquet de piécettes ! Voyez plutôt ces deux listes répertoriant (en VO) les films et téléfilms qui adaptent son œuvre ainsi que les livres qui s’en inspirent.

Fichtre, ça en fait !

Pour Federico, ce phénomène étourdissant (à vous en donner la nausée, à force) est comparable aux réussites de Walt Disney et de Georges Lucas, qui ont transformé le fruit de leur imagination en usine à dollars. Il suffit de mettre des oreilles de Mickey à Mr Darcy, et le tour est joué !

©penguinLe seul souci c’est que Jane Austen est née en 1775, a vécu modestement et est décédée en 1817. À cette époque la BBC n’existait pas et les éditions Milady non plus. Jane Austen a porté sur son époque un regard d’une acuité incroyable. Son humour et son honnêteté donnent à ses textes une modernité qui n’a pas pris une ride en deux siècles. Que penserait-elle de cette marée qui, depuis 20 ans, risque de noyer ses œuvres ? Il y a du très bon dans les adaptation (sainte BBC, priez pour nous ! Merci à Joe Wright également), des idées amusantes (Bridget Jones, Lost in Austen et le très connecté Lizzie Bennet Diaries, entre autres), et des hommages inspirés, mais aussi pas mal de trucs flippants. Pour éviter de se perdre dans cette bouillie, revenons aux fondamentaux : les six romans qui l’ont fait passer à la postérité.

En 2011, Federico vous avait fait partager sa lecture de Lady Susan, considéré – et c’est bien dommage – comme faisant partie de ses romans « mineurs ». Notre ami lapin a choisi de consacrer un marathon critique aux romans dits « majeurs » et de les évoquer dans l’ordre où il les a lus. Il prend le parti de recopier les pages de son carnet de lecture qui sont consacrées aux livres de Jane Austen. Chacune des critiques – volontairement courte – contient donc beaucoup d’émotions toutes fraîches et d’opinions spontanées, en lieu et place d’analyses influencées par des jugements extérieurs. Les puristes trouveront certainement cela un peu léger, mais espérons que cette semaine consacrée à la mythique auteur anglaise donnera envie aux néophytes de se plonger dans son œuvre passionnante.

À demain !

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13
Sep
13

À la guerre comme à la guerre

La guerre c’est pas bien mais on peut en faire d’excellent romans. La preuve par l’exemple.

Le corps humain

noté 3 sur 4

Un roman de Paolo Giordano (traduit de l’italien par Nathalie Bauer)

En voilà un titre bien choisi ! Ici, le corps, c’est la chair, bien sûr, mais c’est aussi le groupe, ces soldats qui ne forment qu’un, alors qu’ils sont si différents. Sans se lancer dans une étude étymologique, Federico peut au moins vous affirmer que Paolo Giordano a subtilement tissé le fil de son roman autour des multiples sens de ce mot.©Seuil

Il nous raconte le parcours d’une poignée de soldats italiens envoyés en Afghanistan pour y contempler le désert et rompre la monotonie en explosant sous des bombes artisanales. Faut bien s’occuper.

Trêve de cynisme, puisque le roman n’en contient aucun. Au contraire, il ne prend pas de distance avec les événements, et cette plongée dans l’intimité de ces hommes et de ces femmes a parfois mis notre ami lapin mal à l’aise. Confrontés à l’ennui dans cette guerre qui les prive des héroïques combats qu’ils attendent, les soldats révèlent des failles dont on aimerait ne pas être témoin. Chacun se dit prêt pour la mort, mais quand elle arrive, horrible et sale, les corps et les esprits craquent. Puis, quand vient le moment de rentrer à la maison, les soldats se retrouvent perdus parmi leurs proches qui ne les comprennent pas. Par son écriture très proche de l’humain, l’auteur fait ressentir ce mal être et la force des liens qui unissent ces anti-héros. Il signe un roman très poignant, qui a marqué notre ami lapin autant par ses qualités que par le malaise qu’il a fait naître chez lui.

Paolo Giordano, Le corps humain, Le Seuil, août 2013, 415 p.

Au revoir là-haut

noté 4 sur 4

Un roman de Pierre Lemaître

Attention, chef d’œuvre !

Sur fond d’après Première Guerre mondiale, Pierre Lemaître nous offre un roman magistralement amoral, à des lieues du politiquement correct qu’évoque la célébration des héros de la drôle de guerre. Le livre s’ouvre sur une des dernières batailles avant l’armistice et les scènes d’horreur qui en découlent ont tout simplement retourné Federico sur son fauteuil (au sens figuré, évidemment, les lapins ne lisent pas à l’envers). Ce dernier combat va sceller le destin des trois personnages centraux : Henri, Albert et Édouard. Le premier est une parfaite ordure, un saligot de premier ordre que Federico a adoré détester. ©albin-michelCe noble désargenté compte sur ces derniers instants de guerre pour asseoir son prestige, et tant pis si cela se fait au prix de vies humaines. Le pire c’est qu’il va y arriver et revenir de la guerre auréolé de gloire. Pour lui, ce n’est que le début de l’ascension vers la fortune. Encore une fois, tous les moyens sont bons pour y parvenir, y compris se faire de l’argent sur l’enterrement des milliers de soldats morts au combat. Vilain.

Pour Albert et Edouard, la chanson n’est pas la même. Albert est passé à deux doigts d’une mort affreuse et a été sauvé in extremis par Édouard. Face à cet acte de générosité, les cieux se sont ouverts pour récompenser le héros… avec un bel éclat d’obus. Édouard se retrouve donc avec la moitié du visage en moins, ce qui, en plus d’être très moche, fait un peu mal. Albert devient malgré lui son garde malade et c’est ensemble qu’il vont revenir à la vie civile. Ils vont faire l’amère découverte qu’en 1919, il vaut mieux être mort courageusement au combat que vivant et traumatisé. La France veut oublier la guerre, ne retenir que la victoire, et la piétaille qui revient épuisée et crottée ne colle pas dans le décor des célébrations. Qu’à cela ne tienne, les deux compagnons d’infortune vont prendre leur revanche sur cette grande mascarade en organisant une audacieuse arnaque.

En plus de ce trio aux petits oignons, l’auteur nous régale de personnages secondaires absolument délectables. Il orchestre son truculent récit avec un grand talent, mêlant le suspens, l’ironie et l’absurde. Federico a exulté en lisant cette farce cruelle où tout sonne juste.

Pierre Lemaître, Au revoir là-haut, Albin Michel, août 2013, 566 p.

03
Sep
13

La Horde du contrevent

Un roman d’Alain Damasio.

noté 4 sur 4

Waouw.

Federico n’est pas du genre flemmard et il ne vous fera pas l’affront de vous livrer, de but en blanc, une critique monosyllabique, qui plus est pour un livre à quatre carottes (si on commence comme ça, il n’y a plus qu’à transformer le Cac carotte en Cac honomatopée avec : Beurk, Aïe, Bof, Chouette et Waouw). Mais il faut dire que « Waouw », résume plutôt bien la lecture merveilleuse, bouleversante et profonde de La Horde du contrevent, et que notre ami lapin ne sait pas trop comment relever le challenge d’en parler sans être incomplet ou dithyrambique…

La Horde du contrevent, c’est le bouquin dont on n’a entendu que du bien, ouï par bouche à oreille, et dont on sait qu’il vaut un immense détour mais on ne prend pas le temps de charger son sac à dos pour partir à l’aventure. C’est vrai, c’est le cas de beaucoup de livres, mais dans ce cas les bouches et les oreilles sont tellement convaincantes et enthousiastes qu’on se lance forcément un jour. Et quel jour plus adéquat que celui du départ en vacances ? Mais trêve de blabla, parlons de ce qui importe.

© Folio, 2007Il a fallu un bon moment à Federico pour comprendre ce qu’il se passe dans ces pages. La construction narrative et l’écriture sont particulièrement… particulières, mais à aucun moment ne lui est venu l’idée d’abandonner. On sait que l’enjeu de cette étrange quête est bien trop important pour être délaissé. Et puis, au fur et à mesure des plongées dans le roman, on distingue, on apprivoise et on marche avec cette horde de vingt-trois loustics. Cela fait des dizaines d’années qu’ils avancent contre le vent afin d’en trouver et comprendre l’origine, à l’autre bout du monde en Extrême-Amont. La horde elle-même nous raconte son histoire, à travers les voix de presque tous les hordiers. C’est Sol, le scribe, qui prend le plus souvent la parole, ainsi que Pietro, le prince, Oroshi, l’aéromaîtresse, Caracole, le troubadour, Aoi, la sourcière, et Golgoth, le traceur, au caractère de sanglier rageur, celui qui mène et harangue sa troupe pour qu’elle avance, celui qui contre, tout devant, et trace la route à suivre. Tous se connaissent et vivent ensemble depuis leurs 11 ans, ils avancent à pied, en ligne droite jusqu’aux confins du monde connu, dans le seul but d’en connaître un peu plus sur ce qu’il y a derrière le prochain caillou, d’aller un peu plus loin que la horde précédente. Car celle-ci est la 34e, et, combative et fervente, elle sait qu’elle risque de se perdre et se disloquer de ses membres au grès des dangers de leur quête.

Est-ce de la science-fiction ? De la fantasy ? Notre lapin favori a décrété : pas de case pour La Horde, de toute façon, elle avance, elle est déjà loin. L’auteur ne cherche pas à faire un simple roman d’aventures avec des dragons et des guéguerres, non. L’univers est complet et difficile à saisir : avant la terre, l’eau et l’air, il y a le mouvement qui régit le monde de ses lois complexes et donne naissance aux plantes, aux animaux et aux hommes, ainsi qu’aux mystérieux chrones, sortes d’entités fluctuantes dont Federico est bien incapable de vous en dire plus…

C’est un beau texte, oh que oui ! Décousu au premier abord, le récit se révèle finement construit. L’auteur prend un plaisir évident à jouer avec le langage : on trouve des mots façonnés à sa guise, d’autres certainement inventés mais nous semblant si familiers, pour obtenir une résonance puissante à la lecture et intense dans notre souvenir.

Ce texte nous imprègne d’idées profondes qui s’étoffent tout au long de la lecture, car la Horde détient le secret des choses qui importent vraiment. Outre la vérité, l’amitié, l’effort, c’est avant tout le lien, entre les choses et entre les êtres, qui compte plus que tout et dont notre ami lapin a compris l’enjeu à la fin de son voyage.

Lorsque Federico s’est rendu compte que l’auteur l’avait convaincu de l’importance capitale du destin de la Horde (car ici le destin n’est pas aussi simplement défini que d’aller jeter une bague dans un volcan), il n’a pas lutté longtemps avant d’acquiescer du museau et de contrer avec eux (et c’est encore mieux sous la tente pendant un violent orage…).

A votre tour maintenant !

La Horde du contrevent, Alain Damasio, 2007, Folio (2004, La Volte pour l’édition grand format), 736 pages




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